Bois, Savoir Faire

Intemporels runabouts

Intemporels runabouts
Intemporels runabouts

Un savoir-faire suisse en vogue


Pedrazzini – L’élégance des années 50 et la dolce vita à l’italienne, conjuguées au présent par un artisan cultivant jusqu’à l’extrême le soin accordé au moindre détail.

Si la Suisse ne borde aucune mer, elle compte de nombreux lacs qui génèrent depuis toujours des rêves d’évasion faits d’horizons lointains, des marins rompus à la navigation fine comme au gros temps et quelques constructeurs navals de renom. Parmi ceux-ci, il y a ceux qui travaillent la fibre de carbone à l’affût de la dernière innovation, et ceux qui perpétuent un savoir-faire ancestral, la construction navale en bois. Pedrazzini fait indéniablement partie de cette catégorie qui inlassablement scie, rabote et ponce les essences les plus diverses. Ceci depuis plus d’un siècle déjà.

Sitôt la voie rapide longeant la rive sud du lac de Zurich quittée, la route plonge littéralement sur Bäch. C’est là, dans ce petit village qui s’étire le long des rives que le chantier naval Pedrazzini développe ses activités. Trois générations d’artisans s’y sont succédées, avec pour ambition de proposer un mélange de savoir-faire suisse et d’esthétique transalpine, hérité de son fondateur Augusto Pedrazzini.

Mon grand-père décide de quitter le lac de Côme pour celui de Zurich en 1906, afin d’y réaliser quelques années plus tard son rêve, lancer son propre chantier,
explique Claudio Pedrazzini. Barques, bateaux de pêche, voiliers, yoles, son savoir-faire s’applique au début à tous les types d’embarcations. Les runabouts – canots automobiles non habitables et à moteur fixe – deviennent cependant rapidement sa seule spécialité.

Pénétrer aujourd’hui dans le chantier de Bäch, c’est entrer dans un univers entièrement consacré au travail du bois. Son odeur omniprésente rappelle celle d’une menuiserie, tout comme les outils utilisés. Chêne et acajou – offrant une résistance et une longévité à toute épreuve – constituent respectivement la structure porteuse et la coque des bateaux, complétés par l’épicéa, le teck et la ronce de noyer pour la marqueterie du pont, la plateforme de baignade et le tableau de bord. Scier, raboter, poncer, coller, c’est ainsi que prennent forme les lignes de la Rolls des bateaux moteur.

Contrairement à ses cousines à quatre roues qui ont depuis longtemps déjà cédé aux sirènes de l’industrialisation, tout ici est réalisé à la main. Une fabrication minutieuse qui requiert, selon le modèle et les finitions choisies, entre 1’800 et 4’500 heures de travail entièrement manuel.

Nous réalisons toutes les étapes en interne pour mieux les contrôler, du dessin des modèles à la construction de chaque unité,
précise Claudio Pedrazzini, ajoutant que « seuls les moteurs proviennent de fournisseurs externes ».

Tout commence en réalité au premier étage du chantier, là où les stocks de bois attendent patiemment leur transformation. Le choix des planches s’effectue en fonction des pièces à réaliser. L’essence et la provenance du bois sont répertoriées scrupuleusement, l’épaisseur des planches clairement indiquée. Le temps de séchage du bois et ses éventuelles imperfections cachées, elles, s’apprécient à l’oeil et au toucher. Question d’expérience.

La première étape s’effectue à même les empilements de planches, une fois celles-ci sélectionnées. Grâce à un étalon en bois, l’artisan trace minutieusement au crayon les contours des pièces à fabriquer, avant d’enclencher une scie circulaire et de débiter sommairement la planche en tronçons plus maniables. Ces derniers acheminés grâce à un palan à l’atelier de menuiserie situé au rez-de-chaussée, le travail de la matière peut véritablement débuter.

Dégauchisseuse, scie à ruban, raboteuse, toupie. Le parc de machines alignées au cordeau – dont la teinte vert pâle uniforme témoigne d’une époque ancienne – ressemblent à une armée de bons soldats, dociles et bienveillants. L’acier de leurs outils travaille le bois, le sculpte, donne vie aux pièces dont les contours apparaissent peu à peu sous la conduite de l’artisan. L’apparente facilité avec laquelle il manie les formes de bois fait oublier leur poids souvent important. Voilà les premières pièces d’un puzzle géant qui naissent sous nos yeux, leur assemblage débutant dans le hall attenant, véritable coeur du chantier Pedrazzini.

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Châssis de référence dans l’atelier de montage

C’est sur un châssis de référence, aux cotes exactes de l’embarcation, que la magie commence. Les fortes pièces de bois dessinent la structure du bateau, posé à l’envers, quille en l’air. Peu à peu, l’oeil perçoit la silhouette qui apparaît. Essentielle à la qualité de fabrication de l’embarcation et à sa durabilité, cette étape nécessite plusieurs mois de labeur méticuleux et fait appel à de multiples savoir-faire. Ici la réalisation d’une forme en lamellé-collé, seule méthode assurant la résistance nécessaire à une pièce courbe, là un assemblage parfait sans clou ni vis.

Vient ensuite la réalisation de la « peau » du bateau, sa coque et son pont, composée de panneaux d’acajou de 8 mm d’épaisseur ajustés avec une précision chirurgicale. Certaines surfaces jouent visuellement avec les veines du bois, d’autres avec une marqueterie d’une finesse époustouflante.Toutes doivent cependant pouvoir affronter sans sourciller des contraintes importantes: humidité, écarts de température, rayonnement solaire, sans évoquer les vibrations du moteur et les chocs répétés avec les vagues pour les parties immergées. Imaginerait-on faire subir pareil outrage à une commode Louis XV sans qu’elle ne s’abîme?

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Un travail de marqueterie d’une extrême précision

L’application manuelle de la laque – exemple éloquent de la recherche permanente de perfection guidant chaque geste – nécessite d’acheminer la coque dans une ambiance exempte de toute poussière. Pas moins de huit couches sont superposées sur la coque – un ponçage fin étant nécessaire entre chacune d’elles -, avant que vingt (!) couches supplémentaires recouvrent l’ensemble du bateau afin de lui conférer toute la brillance désirée.

Les dernières étapes semblent s’enchaîner plus vite, l’ensemble prenant forme. Pose de la partie mécanique – avec selon le modèle la présence d’un ou deux moteurs -, garnissage de l’intérieur et de la plage arrière, et pose des ferrures notamment. Et toujours la main de l’artisan qui mesure, façonne, ajuste, jusqu’à obtenir un rendu parfait, même là où l’œil jamais ne se posera.

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Les baguettes de laiton entièrement travaillées à la main pour obtenir le galbe parfait

Six à huit unités seulement voient le jour chaque année chez Pedrazzini. La production à l’unité, particulièrement respectueuse des désidératas d’une clientèle exigeante, peut paraître anachronique. C’est pourtant là l’unique façon d’assurer à un (très) petit nombre de connaisseurs avertis un produit dont le caractère sur mesure n’est pas un vain mot, ainsi qu’une rareté qui fera leur bonheur des décennies durant.

Pour plus d’information: Pedrazzini

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Des outils qui rappellent ceux du menuisier

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Le centre névralgique de Zurich se trouve à une demi heure – de voiture ou de bateau, à choix – à peine de la manufacture.