TOURNEUR D'ART SUR BOIS


Blanc Jérôme | Genève

Une tronçonneuse à la main, Jérôme Blanc s’enfonce dans une vaste forêt. Il ne vient pas chercher là une fraîcheur revigorante en cet été caniculaire, mais bien plutôt une matière première essentielle à son travail. Pour comprendre la philosophie qui anime ce tourneur sur bois genevois, il faut le suivre dans sa quête d’un tronc inspirant. Pas question d’abattre un arbre cependant; le quadragénaire valorise des spécimens tombés ou abattus par nécessité.

Frêne, noyer, chêne, érable, hêtre ou encore if; Jérôme Blanc affectionne les essences indigènes et ne manque pas de pester contre la présence, incongrue dans cette forêt qu’il arpente depuis son enfance et qu’il connaît parfaitement, d’un sapin. « C’est un échappé d’une plantation destinée aux marchés de Noël. Certaines variétés d’arbres endémiques souffrent déjà passablement du réchauffement climatique; elles n’ont pas besoin d’une concurrence supplémentaire! », s’offusque-t-il, avant d’éliminer l’intrus sans le moindre état d’âme.

La recherche s’avère rapidement fructueuse. Quelques coups de tronçonneuse suffisent à débiter, dans un tronc brisé par un épisode de vent violent, une bille prometteuse. L’artisan d’art en inspecte minutieusement le bois. Celui-ci ne doit en effet pas présenter la moindre fissure, sous peine d’éclater au tournage. Il lui faut en outre comporter un veinage esthétique, que le temps ou l’attaque de certains champignons peuvent venir sublimer.

Le véritable travail de Jérôme Blanc débute toutefois dans son atelier carougeois, établi au sous-sol d’un immeuble anonyme où son père déploie son activité de serrurier. « Sans vue sur l’extérieur, je m’y sens comme dans une bulle; concentré et serein », précise-t-il en fixant le bloc de bois sur son tour grâce à un puissant mandrin. Débute alors un corps-à-corps avec la matière, aussi subtil que dangereux.

Le moindre faux-pas peut en effet transformer une gouge tranchante en un projectile fatal au tourneur, ou endommager irrémédiablement la pièce en cours de façonnage. D’où l’impérieuse nécessité, pour Jérôme Blanc, d’être à son affaire.

Le bloc de matière, parfaitement centré, tourne à pleine vitesse. L’artisan approche son outil, calé sur un guide. Aussitôt les premiers copeaux giclent en longs rubans dansant dans l’air de l’atelier. « C’est un peu comme les artichauts dont le volume s’avère plus important après consommation! », s’exclame le tourneur, rigolard, le corps constellé de particules de bois. Avant de préciser, soudain sérieux: « Pour une pièce comme l’arantèle, je pars d’un bloc de 15 kilos pour arriver à une oeuvre finale pesant quelques dizaines de grammes seulement. »

Un défi nécessitant une maîtrise technique parfaite du tournage dit à l’aveugle. Après le façonnage externe de la pièce, l’artisan creuse en effet celle-ci avec une gouge courbe introduite dans un orifice circulaire d’un diamètre très réduit. Impossible pour lui de suivre des yeux le travail de l’outil et la progression du travail. Une gageure lorsqu’il s’agit d’affiner au maximum, des heures durant, les parois de la pièce sans la percer.

Sa formation initiale d’ébéniste et de menuisier suivie à l’Ecole des Arts et Métiers de Genève, complétée par de nombreux stages effectués à l’étranger chez des tourneurs renommés, tels Jean-François Escoulen et Alain Mailland, procure à Jérôme Blanc une indéniable aisance dans le travail du bois. Mais c’est à force de persévérance qu’il a développé un savoir-faire qu’aucune école n’enseigne en Suisse.

« Le tournage sur bois se résume, dans l’esprit de beaucoup, à la fabrication traditionnelle de pieds de table ou de barreaux de chaise. Or le tournage contemporain, c’est tout autre chose! Cette technique, incontournable pour la réalisation de certaines pièces, offre un champ des possibles à la fois vaste et passionnants », tonne le Genevois. L’artisan met ainsi, depuis bien longtemps déjà, son savoir-faire rare au service d’une approche artistique du tournage.

La perception de son activité par le public l’amuse, d’ailleurs. « Je suis passé du statut d’artisan à celui d’artiste depuis que je produis des pièces qui n’ont d’autre objectif que de susciter de l’émotion. Et lorsque j’inscris la conception de certaines oeuvres dans une démarche plus intellectuelle, je deviens un d’artiste contemporain. Il s’agit pourtant toujours d’un seul et même savoir-faire, le tournage sur bois, qui est mis en oeuvre avec une approche contemporaine et libre. »

Peu importent les étiquettes. Lorsque Jérôme Blanc prend place derrière son établi avec l’arantèle - la toile d’araignée, en vieux français - en devenir, résultat de plusieurs heures de mise en forme au tour, il met toute sa dextérité au service de l’esthétique. Avec ses ciseaux à bois affûtés comme des lames de rasoir, il creuse patiemment dans la matière des spirales qui, peu à peu, confèrent à la pièce un aspect hypnotisant. 

Un travail parachevé par une étape réalisée au laser, visant à graver des motifs décoratifs en brûlant par endroit, de manière très fine et précise, le bois. « Cette pièce, emblématique de mon approche, se situe à la croisée de mon savoir-faire et de ma créativité. Elle évolue ainsi depuis de nombreuses années, sans épuiser mon envie de poursuivre son développement. Je repousse sans cesse les limites techniques et la décline toujours différemment. »

Chaque réalisation est unique, bien sûr. Mais l’usage des nouvelles technologies constitue un terrain d’exploration que le tourneur se plaît à explorer, en parallèle de variantes réalisées en collaboration avec d’autres artistes, verriers et bronziers notamment.

Jérôme Blanc dirige en effet, outre son activité de tourneur, un atelier de maquettes d’architecture et d’urbanisme. Un véritable laboratoire dans lequel il se plaît à tester ce que les derniers progrès technologiques rendent possible. « L’atelier a été lauréat du Prix de l’artisanat de Genève en 2019. Cette distinction démontre qu’artisanat et technologie peuvent faire bon ménage. Pourquoi le couple art et technologie ne pourrait-il pas, lui aussi, être fécond? », s’interroge-t-il.

Un métier qui n’évolue pas est un métier qui meurt, dans l’esprit de bien des artisans. Pourtant, rares sont ceux qui acceptent de bousculer leurs certitudes et leur savoir-faire autant que ne le fait le quadragénaire genevois. Le numérique colonise notre quotidien? Les réalisations artistiques doivent s’en faire l’écho! Pour autant, Jérôme Blanc se garde bien d’employer de nouvelles technologies sans qu’elles n’apportent une réelle plus-value à ses pièces.

« En réalité, c’est l’alliage du travail manuel classique et de ce que les développements technologiques rendent possible qui s’avère passionnant. Il s’agit d’un processus fait d’allers-retours réciproquement enrichissants entre univers qui n’ont que trop peu l’habitude d’échanger. »

Si Jérôme Blanc n’hésite pas à brouiller les frontières entre disciplines que rien ne prédestinait a priori à dialoguer, il goûte aussi aux changements radicaux d’échelle. Car le tournage sur bois contemporain, s’il débouche le plus souvent sur des pièces qui tiennent dans la main, peut aussi accoucher de projets plus imposants.

« Je rêve de réalisations monumentales, d’installations. Techniquement, je peux tourner des volumes de deux mètres de diamètre et de plusieurs mètres de long », explique l’artisan-artiste. Aurait-il versé dans le gigantisme? Pas le moins du monde. « Le changement d’échelle induit un langage différent. »

Un terrain d’exploration artistique encore vierge pour Jérôme Blanc, qu’il se verrait bien défricher prochainement. Avec son activité de maquettiste, il le sait mieux que quiconque: la taille influence le regard du spectateur, et le rapport de celui-ci à l’oeuvre.

D’un tronc d’arbre brut pesant plusieurs tonnes, le tournage sur bois habilement mis en oeuvre par l’artisan genevois permet d’extraire une fragile arantèle. Un trésor de finesse et d’esthétique de quelques dizaines de grammes seulement. Jérôme Blanc saura sans doute ouvrir d’autres horizons - avec des pièces imposantes, s’il le faut - à cette pratique qu’il contribue à inscrire, plus que jamais, dans le temps présent.

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